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Quelles prévisions économiques pour 2023 selon la Banque centrale d’Estonie ?
La crise inflationniste et énergétique qui touche l'Union européenne a été particulièrement sévère en Estonie, avec le taux d'inflation le plus élevé d'Europe en 2022 (19,4 %). Pourtant, la demande s'est maintenue, notamment grâce à un niveau élevé d'épargne disponible. Cela a permis aux entreprises d'obtenir des résultats relativement bons. Cependant, l'effondrement de la demande commence à se manifester et risque de s'accélérer au premier trimestre 2023. Par conséquent, les perspectives macroéconomiques pour 2023 s'assombrissent. Une sortie de crise à long terme est envisageable, mais au prix d'un budget déséquilibré, une première pour l'Estonie.
Une situation macroéconomique qui a relativement bien tenu en 2022
Contrairement au reste de l'Union européenne, la crise inflationniste a débuté en Estonie à la fin de 2021 avec la réforme du Pilier II du système de retraite, rendant plus d’un milliard d’euros de liquidités disponibles sur le marché. S'y ajoute un niveau élevé d'épargne disponible suite à la crise du Covid, ce qui soutient encore davantage la demande et crée les premières pressions inflationnistes. La guerre en Ukraine, débutée en février 2022, a accentué ces tensions et rendu la situation incontrôlable : entre novembre 2021 et novembre 2022, l’inflation a atteint près de 22,5 % (puis 19,4 % de janvier 2022 à janvier 2023).
Malgré cette inflation élevée, la demande est restée stable au cours des trois premiers trimestres de 2022, principalement parce que les ménages ont choisi de puiser dans leur épargne disponible. Si cela a contribué à accélérer l’inflation, cela a également permis aux entreprises de bien traverser la crise : au cours de l’année 2022, le taux de chômage a diminué d’un point, passant de 6,2 % à 5,2 %. En comparaison, la moyenne européenne était de 6 % fin 2022, et celle de la France de 7,1 %. En plus de cette demande soutenue, la reprise post-Covid a également favorisé ce marché de l’emploi dynamique. Des pénuries de main-d’œuvre ont même pu émerger dans certains secteurs, et les salaires ont augmenté de 8,7 % en 2022, le salaire moyen s’établissant à près de 1 682 euros.
En 2022, cependant, l’économie estonienne a connu une légère récession, à -0,5 % selon la Banque centrale d’Estonie. Cette donnée doit être nuancée par le fait qu’au même moment, le ministère des Finances annonçait une croissance de 1 %. Dans tous les cas, ces chiffres contrastent fortement avec le dynamisme de 2021, où la croissance avait atteint 8,5 %. Les finances publiques sont restées relativement saines sur l’année : les dépenses de soutien à la population ont été mises en place tardivement dans l’année, tandis que les recettes ont fortement augmenté dès le début, grâce notamment à une demande soutenue malgré l’inflation. Ainsi, le déficit public est resté sous la barre des 2 % pour 2022.
Des perspectives moroses pour 2023
La forte demande des trois premiers trimestres de 2022 a ralenti depuis le quatrième trimestre, en raison de la diminution de l’épargne disponible et de l’inflation qui dépasse la croissance des salaires. Cette baisse de la demande intérieure, combinée à l’augmentation des coûts de production due à l’inflation énergétique, constitue une menace majeure pour les entreprises. Il faut également prendre en compte les conséquences directes des sanctions européennes contre la Russie : la Banque centrale d’Estonie estime que 11 % des employés estoniens dépendent de produits d’origine russe. Face à ces difficultés, les entreprises concernées pourraient licencier plus de 1 000 employés. S’y ajoutent les réfugiés ukrainiens : début décembre 2022, près de 6 300 d’entre eux étaient inscrits comme demandeurs d’emploi, soit 12,6 % des chômeurs enregistrés. En 2023, le chômage devrait s’envoler : la Banque centrale d’Estonie anticipe un taux de chômage de près de 8,5 % en 2023 et de 8,7 % en 2024.
Dans ce contexte de crise, la Banque centrale d’Estonie prévoit une croissance de 0,4 % en 2023 (contre 0,5 % pour le ministère des Finances). De même, l’inflation devrait ralentir mais rester élevée : la Banque centrale d’Estonie anticipe une hausse des prix de 9,3 % en 2023 (contre 6,7 % pour le ministère des Finances). Bien que les mesures gouvernementales introduites à l’automne 2022 aient pu contenir quelque peu l’inflation énergétique, la baisse des températures pourrait la faire remonter. Cette incertitude, combinée à la baisse de la demande intérieure et étrangère ainsi qu’à la hausse des taux d’intérêt, dissuade les entreprises d’investir.
La Banque centrale d’Estonie considère que l’effet de la politique monétaire d’austérité est contrebalancé par une politique budgétaire qu’elle juge stimulante, car trop orientée vers le déficit. En effet, le déficit budgétaire va augmenter de façon exponentielle en 2023 : d’une part, les recettes vont baisser en raison du recul de la consommation et de la hausse des minima sociaux exonérés d’impôts, et d’autre part, les dépenses vont fortement augmenter, notamment en raison de la revalorisation des allocations familiales et de la hausse des salaires du secteur public pour les aligner sur ceux du privé. Par conséquent, sans changements majeurs dans les politiques publiques au cours de l’année, le déficit budgétaire atteindra 4,6 % du PIB en 2023.
Une sortie de crise à long terme au prix d’un budget déséquilibré
Le contexte géopolitique de la région rend les prévisions à long terme incertaines. Toutefois, la Banque centrale d’Estonie anticipe un fort rebond en 2024, avec une croissance de 3,1 % (contre 3,0 % selon le ministère des Finances) et une inflation réduite à 2,8 % (1 % selon le ministère des Finances). À long terme, cette reprise permettra de réduire le chômage, qui devrait rester à 8,7 % en 2024 avant de tomber à 7,6 % à partir de 2025.
Le budget 2023 voté par le Parlement estonien fin novembre a privilégié l’urgence énergétique et sécuritaire au détriment de l’équilibre budgétaire, en introduisant de nombreuses nouvelles dépenses (soit plus de 3 % du PIB alloués au secteur de la défense). En l’absence d’évolutions géopolitiques ou économiques majeures, le déficit budgétaire devrait atteindre 4,6 % du PIB en 2023, puis diminuer de 0,7 % par an pour s’établir à 3,8 % en 2024, 3,1 % en 2025, et repasser sous la barre des 3 % en 2026, avec un déficit de 2,6 % du PIB.
Selon la Banque centrale d’Estonie, les dépenses publiques étant incompressibles en raison de leur importance stratégique, la seule marge de manœuvre disponible pour l’État se situe du côté des recettes. La Banque centrale conclut son rapport en soulignant que la pression fiscale en Estonie est l’une des plus faibles de l’Union européenne (33,3 % du PIB), alors que la moyenne européenne avoisine les 40 %.